Chrétien de Troyes

 

Deux jeux de mots qui semblent contenir des clés cachées

au sens et à la matière de "Le Conte du Graal".
 

 

1) Peut-on tenir compte des contes d'un Comte en fin de compte ?

 

Manuscrit T, (Roach)

62 CRESTIIENS, qui entent et paine
64 Par le comandement le
conte
63 A rimoir le meillor
conte
65 Qui soit
contez a cort roial
66 Ce est li
CONTES DEL GRAAL,
67 Dont li
quens li bailla le livre,
68 Oeez coment il s’en delivre.

 

            Chrétien de Troyes est considéré comme le plus grand poète et conteur français du 12ème siècle. On le connaît pour ses poèmes "Erec", "Cligès", "Le Chevalier de la Charette" (Lancelot), "Le Chevalier au Lion" (Yvain) et "Le Conte du Graal". Ses oeuvres sont surtout des adaptations de sources diverses et prennent toutes place à la cour mythique du roi Artus. Mais il fut aussi un innovateur puisqu'il créa le mot Graal et fut le premier à introduire la quête de Perceval, un personnage familier à ses premiers poèmes. Parmi les manuscrits rescapés de "Le conte du Graal", écrits des décennies ou même des siècles après sa mort, beaucoup contiennent un prologue de 68 lignes, qui se termine avec le jeu de mots cité plus haut. Un consensus parmi les universitaires est que, selon le jeu de mots, Philippe d'Alsace, comte de Flandres, commanda le poème et fournit un livre sur le Graal, qui servit de source à Chrétien. Bien qu'il indiquât lui-même qu'il travaillait à la cour de Marie de Champagne, on présume généralement qu'il entra plus tard au service du comte flamand vu les louanges excessives qu'il en fit dans tout le prologue. Ce fut le poème le plus long de Chrétien, écrit entre 1179 et 1190, qui se termine pendant les préparatifs d'une bataille. Le poète Gerbert, l'un des nombreux continuateurs de ce travail, expliqua la mort, qui l'adevancha, qu'il mourut subitement. (1)
             
Mais de nombreuses questions demeurent sans réponses. En ancien français, le mot conte, en plus de son premier sens, pouvait vouloir dire comte, acompte, compte, quantité, valeur, et signification (2), forçant les universitaires tel que Roach à interpréter le jeu de mots à partir du contexte général du prologue. Aussi, une fameuse citation biblique de Saint Jean (I J 4:16) est erronément attribuée à Saint Paul, le poète insistant que c'est là qu'il l'avait lue. Les lignes 63/64 citées plus haut sont inversées dans des manuscrits tels que les B, T, U (3), ainsi que destre / senestre (ligne 31/32) dans au moins un manuscrit, le P. Dans le contexte de destre / senestre,, relatif à la main qui ne sait pas le bien que l'autre fait, Philippe est loué pour son secret côté inconnu d'homme extrêmement charitable et généreux, et qui s'élève bien au-dessus d'un (sans le nommer) Alexandre dont on dit qu'il fit tant de bien, mais qui en réalité est vicieux et méchant. L'excitante idée d'opposer quelqu'un de mauvaise réputation, qui est secrètement bon, à quelqu'un de vicieux et mauvais, dont tout le monde fait les louanges, n'a jamais été particulièrement relevée par les universitaires. La plupart d'entre eux reconnaissent Alexandre le Grand simplement parce que Chrétien en fait l'éloge dans une oeuvre précédente (Cligès) comme étant le modèle parfait de la chevalerie et extrêmement généreux (4). Roach admet que nul copiste n'est exemt d'erreur et que la critique textuelle des oevres litteraires du moyen âge a été une longue suite d'hypothèses instabiles et de décisions arbitraires des éditeurs. Mais le plus grand problème du prologue est que ni le livre de Philippe, ni aucune trace du meillor conte, qui fut conté à la cour du roi, ne fut jamais trouvée.
          
Cependant, si on attribue à Chrétien le mérite qui lui revient, qu'un maître tel que lui fût conscient de ces ambiguïtés, et qu'il les ait choisies délibérément, les soi-disant "erreurs" trouvent alors une explication relativement simple. Nous identifierons un livre contenant la source de Chrétien, dévoilerons le prologue en tant que satire sur l'étonnante aptitude ambidextre du pieux comte, et nous démontrerons que les clés pour la matière et le sens du poème sont cachées sous un voile allégorique de flatterie. Par suite de quoi, nous aurions non seulement à renverser l'interprétation courante de l'oeuvre de Chrétien, mais nous résoudrions aussi une des plus grandes énigmes de la quête du Graal.
           Selon les opinions traditionnelles, il semblerait que le poète paraphrase les apôtres Paul (II Cor.9:6) et Matthieu (13:5-6,8,23) pour insister sur l'importance du poème, et qu'il cite II Cor. 9:8-9, Mt. 6:3-4,2, I Jn 4:16, et II Cor. 9:7 pour rendre hommage au comte en tant que l'homme le plus noble de l'empire romain. Mais, si on le prend littéralement comme l'ont fait les universitaires, le jeu de mots cité plus haut sert presque exclusivement à l'éloge du Comte. Il nous faudrait aussi conclure que Marie aurait sacrifié Chrétien pour se débarrasser de Philippe, dont elle avait repoussé les demandes en mariage, et que Chrétien serait devenu sénile dans ses vieux jours ayant alors à flatter son protecteur pour être nourri et logé. Auquel cas, c'eût été vraiment une triste fin pour le plus grand et le plus illustre poète de son temps. (C'est probablement la raison pour laquelle l'auteur A.E. Waite rejeta le prologue comme venant d'une autre plume).
          De nombreux universitaires ont identifié le problème, mais ont refusé de considérer d'autres explications possibles. Selon Förster (5), Chrétien exagère à outrance les louanges du Comte. Frappier (6) appelle le prologue une flatteuse dédicace et regrette combien discret, trop discret nous paraît le prologue sur la source du roman ! La plupart des universitaires sont surpris par la flatterie, mais tout comme Frappier se gardent de faire des conclusions puisque le poème est inachevé. Cependant, il se peut qu'ils aient négligé la signification d'un autre jeu de mots (3250/51) qui jette une lumière nouvelle sur la question. Quand Chrétien introduit le Graal pour la première fois, il dit mystérieusement :

 

Qu'aussi bien se puet an trop teire

Con trop parler a la foiiee..


            
Au moyen âge, avoir un bon sens de la mesure ou de la pondération était considéré comme une grande vertu. Pourtant Chrétien semble avoir transgressé cette règle par son excessive flatterie et la répétition de conte. Serait-ce parce qu'il voulait que ses auditeurs l'accusent d'excès et d'ambiguïté, ce à quoi il pouvait répondre par le deuxième jeu de mots ? Auquel cas, nous aurions trouvé le premier poème interactif de l'histoire dans lequel il s'agit de discerner une assertion ambiguë à partir du contexte général. Mais de quel contexte général ?
              Et, bien sûr, de quelle version du premier jeu de mots puisqu'il y en a deux ? Les lignes 63-64 sont inversées dans les manuscrits B, U, et T (Roach) et étayent le consensus selon lequel le comte commanda le poème, mais les manuscrits A (Hilka), L, et M favorisent une autre interprétation, qui change aussi le contexte général.

 

Manuscrit A, (Hilka)

62 CRESTIIENS, qui antant et painne
63 A rimoiier le meillor conte        
64 Par le comandemant le conte  
65 Qui soit contez an cort real:              
66 Ce est li contes del GRAAL,           
67 Don li cuens li bailla le livre,       
68 S'orroiz comant il s'an delivre. 

              Ce jeu de mots indique clairement que par le commandement d'une autre histoire ou d'une histoire fausse, qui avait été racontée à la cour, Chrétien se sentit obligé de composer une meilleure histoire intitulée Le Conte du Graal. Cette interprétation serait justifiée par la découverte d'un "peiour conte" (Lt. peior, ancien français peiour = pire) qui fut l'histoire fausse racontée à la cour, et que le livre de Philippe aurait à corriger. Ceci, bien sûr, est aussi suggéré par l'opposition de meilleur et pire à propos de Philippe et d'Alexandre. Mais parce que les remarques flatteuses ont toujours été prises littéralement, un livre de moindre importance ou une histoire fausse n'ont jamais été pris en considération. (Pour faciliter une comparaison précise, deux prologues entiers sont donnés ci-dessous)
            
   Le seul indice donné par Chrétien pour identifier Alexandre est dont on dit qu'il fit tant de bien. Il semble que c'est là une autre ambiguïté délibérée du poète pour forcer ses auditeurs à faire un choix. Rassurés par le ton pieux de Chrétien, les auditeurs orthodoxes devaient prendre la flatterie littéralement et présumer que Philippe, malgré sa mauvaise réputation, était si remarquable que même le glorieux Alexandre le Grand était vicieux et mauvais en comparaison. Par contre, les membres et sympathisants du mouvement gnostique (les Cathares, les Albigeois, etc.) auraient reconnu un contemporain chez le grand pape Alexandre. Il les persécuta très sévèrement en tant qu'hérétiques, et bien qu'il se vît opposer par plusieurs antipapes, fut restitué au pouvoir suprême en 1177 (Traité de Venise). Ce fut confirmé plus tard par le symbolisme de l'Epée Magique, qui se trouve dans un fourreau de brocart d'or vénitien. Ce qui rend cette "confusion" poétique encore plus excitante est qu'ils sont tous deux cités dans les annales comme "Alexandre III, le Grand".

         
  De toute évidence, un maître tel que Chrétien aurait évité une si dangereuse ambiguïté si ça n'avait pas été délibéré. La structure dualiste du poème, les deux quêtes de Perceval et Gauwain, l'opposition entre le "spirituel" Château du Graal et le "matériel" Château des Merveilles, mettent en évidence ses tendances gnostiques. Serait-ce que Chrétien en dit moins sur Philippe en en parlant trop, et plus sur Alexandre parce qu'il en dit trop peu ? Malheureusement, il se peut qu'il eût à payer le prix suprême pour en avoir pris le risque. N'oublions pas que les membres des sectes gnostiques aussi mouraient sur le bûcher dans les Flandres. Pour répéter les mots du maître :

Qu'aussi bien se puet an trop teire
Con trop parler a la foiiee".




Appendice : Deux versions du prologue

            Il y a une assertion ambiguë qui mérite particulièrement notre attention, parce que c'est là une occurrence où Chrétien aurait réussi un parfait équilibre en ne disant ou ne parlant pas trop : L'éloge de Philippe comme étant l'homme le plus noble de l'empire romain. La Flandre n'était pas dans l'empire et il est peu probable qu'il fût très estimé à la cour de Marie de Champagne où le poème fut écrit. La comtesse était la fille d'Éléonore d'Aquitaine et fut élevée dans les cours tolérantes et éclairées du sud-ouest de la France. Ce fut aussi probablement la raison pour laquelle elle résista de nombreuses années à la cour pressante du comte flamand. La clé étymologique de Chrétien est l'ambiguïté du mot prodome (preudomme) qui voulait dire homme noble ou homme fier. Bien choisir entre les deux semble prédéterminer le choix du bon Alexandre.
            Le moment est venu pour un universitaire français de retraduire le prologue et d'y restaurer les ambiguïtés de Chrétien. Parce que tant qu'on insistera sur le contexte général actuel, toutes les traductions et les adaptations de prose en français moderne ou en toute autre langue continueront de distordre la signification du texte originel.

 

 

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         Baist/Hilka                                                                       Roach

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Qui petit seem petit quialt
E qui auques recoillir vialt
An tel leu sa semance espande
Que fruit a cent dobles li rande
Car an terre qui rien ne vaut
Bone semance i seche e faut.
Crestiens seme e fet semance
D'un romans que il ancomance
E si le seme an si bon leu
Qu'il ne puet estre sanz grant preu
Qu'il le fet por le plus prodome
Qui soit an l'empire de Rome
C'est li
cuens Phelipes de Flandres
Qui mialz valt ne fist Alexandres
Cil que lan dit qui tant fu buens.
Mes je proverai que li
cuens
Valt mialz que cist ne fist asez
Car il ot an lui amassez
Toz les vices et toz les max
Dont li
cuens est mondes e sax.
Li
cuens est tex que il n'escote
Vilain gap ne parole estote
E s'il ot mal dire d'autrui
Qui que il soit ce poise lui.
Li cuens aimme droite justise
E leauté e sainte iglise
E tote vilenie het
S'est plus larges que lan ne set
Qui'il done selonc l'evangile
Sanz ypocrisye et sanz guile
E dit ne saiche ta senestre
Le bien quant le fera la destre
Cil le saiche qui le recoit
E dex qui toz les segrez voit
E set totes les repostailles
Qui sont es cuers e es antrailles.
L'evangile por coi dit ele
Tes biens a ta senestre cele ?
La senestre selonc l'estoire
Senefie la vainne gloire
Qui vint de fause ypocrisie.
E la destre que senefie ?
Charité qui de sa bone oevre
Pas ne se vante encois la coevre
Que nus ne le set se cil non
Qui dex e charité a non.
Dex est charitez e qui vit
An charité selonc l'escrit
Sainz Pos lo dit e je le lui
Qui maint an deu e dex an lui.
Donc sachoiz bien de verité
Que li don sont de charité
Que li bons
cuens Felipes done
C'onques nelui n'an areisone
Fors son franc cuer le debonere
Qui li loe le bien a fere.
Ne valt mialz cil que ne valut
Alixandres cui ne chalut
De charité ne de nul bien ?
Oil n'an dotez ja de rien
Donc avra bien sauvé sa peinne
Crestiens qui antant e peinne
A rimoier le meillor conte
Par le comandement le conte
Qui soit contez an cort real

Ce est li
c o n t e s d e l g r a a l
Don li
cuens li baille le livre.
S'orroiz comant il s'an delivre.

Ki petit semme petit quelt,
Et qui auques requeillir velt,
En tel liu sa semence espande
Que Diex a cent doubles li rande
Car en terre qui riens ne valt,
Bone semence seche et faut.
CRESTÏENS semme et fait semence
D'un romans que ii encomence,
Et si le seme en si bon leu
Qu'il ne puet [estre] sanz grant preu,
Qu'il le fait por le plus preudome
Qui soit en 1'empire de Rome.
C'est li
quens Phelipes de Flandres,
Qui valt mix ne fist Alixandres,
Cil que l'en dist qui fu si buens.
Mais je proverai que ii
quens
Valt mix que il ne fist assez,
Car cil ot en lui amasse
Toz les visces et toz les maus
Dont li
quens est mondes et saus.
Li
quens est teus que il n'escoute
Vilain g[ap] ne parole estoute,
Et s'il ot mesdire d'autrui,
Quels que il soit, ce poise lui.
Li quens aime droite justise
Et loiauté et sainte eglise
Et toute vilonnie het
S'est larges que 1'en si ne set,
Qu'il done selonc 1'evangille,
Sanz ypocrisie et sanz gille,
Qu'el dist: "Ne sache ta senestre
Les biens quant les [fera] ta destre.
Cil le sache qui les reçoit,
Et Diex, qui toz les secrez voit
Et set totes les repostailles
Qui sont es cuers et es entrailles.
L'evangille por coi dist ele
"Les biens a ta senestre cele" ?
Le senestre, selonc 1'estoire,
Senefie la vaine gloire
Qui vient de fausse ypocrisie.
Et la destre que senefie ?
Carité, qui de sa bone oevre
Pas ne se vante, ançois se coevre,
Si que ne le set se cil non
Qui Diex et caritez a non.
Diex est caritez, et qui vit
En carité selonc 1'escrit,
Sainz Pols le dist et je le lui,
Il maint en Dieu, et Diex en lui.
Dont sachiez bien de verité
Que li don sont de carité
Que li bons
quens Phelipes done
Onques nului n'i araisonne
Fors son bon cuer le debonaire
Qui li loe le bien a faire.
Ne valt cil mix que ne valut
Alixandres, cui ne chalut
De carité ne de nul bien ?
Oil, n'en doutez ja de rien
Dont avra bien salve sa paine
CRESTÏENS, qui entent et paine
Par le comandement le conte
A rimoier le meillor conte
Qui soit contez a cort roial :

Ce est li
CONTES DEL GRAAL,
Dont li
quens li bailla le livre.
Oëz coment il s'en delivre.

 

 

 

Bibliographie

  1. WENDELIN FOERSTER, Kristian von Troyes, Wörterbuch zu seinen sämtlichen Werken, Max Niemeyer Verlag, 1914, p.152

  2. ERNST GAMILLSCHEG, Etymologisches Wörterbuch der französischen Sprache, Universitätsbuchhandlung, Heidelberg 1928, pp.243-5

  3. TOBLER-LOMMATSCH, Altfranzösisches Wörterbuch, Weidmannsche Buchhandlung, Berlin, 1936, Zweiter Band, pp.751-757

  4. ALFONS HILKA (Gottfried Baist), Der Percevalroman (Li contes del graal), Max Niemeyer Verlag, Halle (Saale), 1932, p.4

  5. Ibid. p.616

  6. WENDELIN FOERSTER, op.cit. p. 152

  7. JEAN FRAPPIER, Chrétien de Troyes et le Mythe du Graal, Société d'Editions d'enseignement supérieur, Paris V, 1972, pp.50,52

 

 

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